Petits travaux pour un palais par Laszlo Krasznahorkai

Láslό Krasznahorkai, prix Nobel de littérature 2025, offre à la lecture un roman onirique et fabuleux Petits travaux pour un palais dont il ne faut pas sous-estimer le complément de titre Pénétrer la folie des autres.

Le narrateur ‒ bibliothécaire-né, en connexion permanente avec la Terre ‒ se lance dans un monologue torrentiel où il décrit sa rencontre au MoMA avec un dessin de l’architecte Lebbeus Woods « The Lower Manhattan » irradiant la salle d’exposition et provoquant un questionnement sans fin de celui qui souffre d’un affaissement de l’arche interne du pied.

Herman Melvill (sans e) habite Manhattan et travaille à la New York Public Library où il déteste prêter les livres ‒ il préfère être le garde de la bibliothèque ‒, écrit au stylo Parker en des carnets de note pour éviter l’ordinateur attentatoire aux libertés, et envisage de marcher sur les traces de l’auteur de Moby-Dick qui résida aussi dans la 26e Rue, côté Est. Ce faisant Melvill intègre Malcolm Lowry dans sa marche, tant le créateur de Under The Volcano converge aussi vers la question : « De quoi, nous, les êtres humains, avons-nous besoin ? de la réalité ou du mensonge avec lequel nous pouvons masquer cette réalité ? »

La réponse à cette question apparait en pleine lumière dans le déversement des phrases, l’écoulement des mots, l’abandon du langage sur les pages du roman écrit dans une tonalité d’énervement et d’amertume, de critique violente et d’accent misanthrope, en un mouvement elliptique où les situations se fixent, se déprennent, reviennent, se précisent, se fuient et introduisent une affirmation bien solide sur l’absurdité de la dignité humaine sans vérité suprême pour affronter la catastrophe et résister. Résister à quoi ? Melvill recopie quelques propositions de la célèbre Resistance-checkliste de Woods dont voici les premières lignes : Résistez à ce qui semble inévitable ; Résistez à ceux qui semblent invincibles ; Résistez à toute idée contenant le mot algorithme.

À la fin du roman, le lecteur, transporté au chevet d’Herman Melvill interné au Bellevue Hospital, songe à la folle ambition, en ces temps de catastrophe permanente, de faire exister une Bibliothèque Idéale du Savoir, Bibliothèque Éternellement Fermée, dans un Bloc Idéal à Manhattan, et imagine celle-ci comme l’ultime avatar de la Bibliothèque universelle de Kurd Lasswitz et de la Bibliothèque totale de Jorge Luis Borges, Bibliothèque de Babel sans lecteurs. Un rêve insensé, fruit de la « méthode secrète des bibliothécaires » ? En tout cas, Petits travaux pour un palais : pénétrer la folie des autres cristal de rêve, s’il en est ‒ possède toute sa place sur les rayonnages de la Bibliothèque internationale d’Alexandrie.