Oreiller d’herbe ou le Voyage poétique par Sôseki

« Tout en gravissant un chemin de montagne, voici ce que je me disais ». C’est ainsi que commence le récit d’un homme en quête d’un sens à la vie, sachant qu’il a réfléchi aux limites de la raison et à celles du cœur. Alors comment vivre le monde des hommes ? comment le rendre habitable ? Répondre à ces questions fait naître « la vocation du poète et la mission du peintre », dit-il. La nature parait l’environnement propre à accéder au monde poétique dès lors que l’on est dans la capacité de s’exercer à l’impassibilité, ce qui sera l’objet du voyage.

Le voyageur, portant sa boite à couleurs, son chevalet et son carnet d’esquisses, arrive dans une auberge près de la station thermale de Nakoi. Il découvre être le seul hôte en ce printemps où les arbres en fleurs ‒ cerisiers, pommiers, cognassiers, pins rouges, magnolias ‒ s’avèrent propices à la rêverie et à la création artistique. Il commence l’écriture de haïkus, ces poèmes de dix-sept syllabes, d’abord pour s’amuser, puis pour s’abandonner « au libre vagabondage de l’esprit », se laisser aller à la joie.

Les haïkus sont prolongés par d’autres haïkus calligraphiés par une main mystérieuse. La fille de l’aubergiste ? La demoiselle Shodia que l’on dit folle, comme la Belle de Nagara, jadis ? Le voyageur sans nom avance dans sa recherche nonchalante, porté par la mémoire des écrivains et des peintres occidentaux surgissant en contrepoint des artistes japonais évoqués jusque dans l’art culinaire. En toute discrétion, il prend le lecteur à témoin des fruits de son enchantement, du ravissement vécu entre veille et sommeil, du charme raffiné de faire corps avec les choses. Mais si l’on est bien ainsi, pourquoi créer ? Pour exprimer « l’éternel, qui dépasse l’humain, sans se séparer de l’humain ».

Les dialogues avec les femmes, désinvoltes et très libres dans le rapport de force sous-jacent avec les hommes, facilitent l’accomplissement heureux du long poème en gestation tout au long du cheminement, et même la promesse d’un tableau exprimant une humanité consentie. Puis, c’est le retour à la ville, vers le monde réel. « Le monde réel est celui où l’on voit des trains ».

Oreiller d’herbe ou le Voyage poétique, roman d’une grande puissance littéraire, est jalonné d’une trentaine de tableaux d’artistes japonais. Cette composition originale de Sôseki est une façon courtoise de révéler autrui dans son rapport à l’air, aux formes et aux couleurs ; une manière aussi d’affirmer sereinement : « je crois que je peux peindre avec des mots. »