Le divin Narcisse ; précédé de Premier songe et autres textes offre à la lecture un ensemble bien composé de l’œuvre de Sor Juana Inés de la Cruz, remarquable femme poète du XVIIe siècle.
Premier songe est un long poème hermétique où, dans un envoutement lumineux et obsédant, se déroulent les phases de rupture de dialogue entre le ciel et l’esprit humain, corps et âme, souffle et chaleur, la lutte entre le panthéon profond et le caractère arrogant de la tyranne, ange des ténèbres, et la victoire de la vérité « sous une lumière plus sûre/le monde illuminé, et moi réveillée ».
Suivent des Romances, formées de quatrains écrits en de nobles circonstances, hommage à certaines femmes, critique de tous les hommes, célébration de l’Amour. Puis de délicieux Villancios, nocturnes pour Sainte Catherine ; diurnes pour la fête de l’Assomption et celle de l’Immaculée Conception. Des compositions joyeuses, de grande pureté, de beauté souveraine.
Le divin Narcisse est une pièce de théâtre en cinq tableaux et quinze scènes. Elle commence, avant texte, par un « Loa pour l’Auto Sacramental du « divin Narcisse » » (Éloge pour le drame religieux), en allégories, où la rencontre entre deux mondes, celui de l’idole et celui de Dieu, lié par le sang du divin Narcisse, génère un accord sur la nourriture et la célébration du Vrai Dieu des semences. L’Auto Sacramental prend corps ensuite avec l’entrée en scène de Nature Humaine et ses deux filles, Gentilité et Synagogue, l’offrande de couleurs allégoriques en des phrases métaphoriques, la recherche du pardon auprès du divin Narcisse, l’intervention jalouse et haineuse de la nymphe Écho, le concours bienveillant d’une autre nymphe, Grâce. Alors l’eau cristalline de la source accueille l’image de Nature Humaine, et dans ce reflet, Narcisse voit sa propre image avant de partir s’installer avec son Père « sur son trône céleste ». Louange à l’Amour par Nature Humaine et Grâce !
Le texte en prose qui clôt le livre est une Réponse de la poétesse à la Très Illustre Sœur Philothée de la Croix, pseudonyme de l’évêque de Puebla. Il s’agit d’un plaidoyer en défense de la publication de la Lettre Athénagorique perçue comme hérétique. En une écriture ferme, la religieuse égrène ses moyens : l’édition à son corps défendant, forcée par autrui ; le souci de faire plaisir à d’autres personnes ; le goût d’étudier pour aller « vers le sommet de la Sainte Théologie » ; le grand amour entre elle et ses sœurs aimées ; son caractère très doux ; la « céleste modestie » du Christ ; sa résistance à ceux qui dénient aux femmes l’étude ; l’intelligence redoutée des envieux ; la longue théorie des femmes admirables de l’Antiquité jusqu’à son époque ; le souci de conserver la grâce de la supérieure « pour me gagner la grâce divine ». Soit une défense des droits de la femme à la connaissance et à la culture.
La préface d’Octavio Paz dit avec éloquence la personnalité remarquable de Sor Juana Inés de la Cruz, une femme pour qui « rêver est connaître » jusqu’à faire « un chant du silence » quand elle décide de se taire, laissant les labyrinthes mentaux et verbaux, les énigmes insondables, les « tremblants édifices de reflets » en don aux lectrices et lecteurs.