Warum par Pierre Bourgeade

Warum, le roman de Pierre Bourgeade, touche à une question fondamentale dès lors qu’on se penche sur l’objet de la littérature : la nature du roman. La nature du roman est d’ailleurs le titre d’une œuvre précédente de l’écrivain, et Warum en est la version achevée.

Warum est Karin, l’étudiante allemande terminant une thèse sur l’évolution du roman. « Elle ne cessait de répéter « Warum ? » sitôt qu’on parlait de littérature. Warum ?… Pourquoi ?… Pourquoi le roman change-t-il ? Et en quoi change-t-il ? Et pourquoi ne sait-on jamais en quoi il va changer ?… Ni pour quelles raisons… ni dans quel sens… »

Alors Pierre, le journaliste narrateur de cette fiction ‒ mais la vie n’est-elle pas une fiction ? ‒ raconte les histoires qu’avec son amie américaine Harriet, ils échangent ; des récits qui s’incrustent les uns dans les autres en des lieux ‒ New York, la Suède, Porto Rico, l’Allemagne, la Suisse, le Kenya, l’Afrique, le Nord de la France, puis le Sud, Rome ‒ où les êtres éprouvent ce que veut dire la vie en toutes ses formes et ses métamorphoses, des êtres de chair et de sang traversés par le désir, l’abandon, le plaisir, le désespoir, la mort même, se mouvant parfois étrangement en des milieux sociaux interlopes. Des espaces secrets exposés en pleine lumière pour mieux laisser voir dans l’ombre la noirceur des âmes.

La lecture de ces aventures nourrit une familiarité distante, portée ingénument dans la description précise des situations, des figures, des lieux, des personnages. Des phrases courtes qui vont à l’essentiel révélant ce que le rêve développe dans le sommeil, non des monstres, mais des hommes et des femmes en quête de réalité, d’amour, d’érotisme. La vivacité de l’écriture sauve-t-elle de l’inexorable ? Ou bien témoigne-t-elle de la fatigue de vivre, de faire revivre le souvenir, de décrire le polichinelle que l’on devient ? Ainsi que le ressent Paolo Frolani, le critique de cinéma à L’Espresso : « « Fatigue ! » c’est le mot qui semblait résumer tout. À la longue, il en était venu à se fatiguer même des mots, de leur adéquation, de leurs combinaisons, jadis savantes. Et leur musique. »

Mais Warum est là, absente, pour toujours ; elle est partie pour Berlin, emportant tous ses livres ; et dans la fragmentation des chapitres de Warum subsiste cette quête de savoir pourquoi l’écriture ? La réponse est évidente, dramatique ou heureuse : « Écrire un roman. Y jeter ma jeunesse, mon désir, ma force. La nature du roman, c’est la survie. » dit Pierre.